
Ce soir-là, le vieux
manoir de Kervarech était le cadre d’une agitation
inhabituelle. Une ombre fluette traversa la cour sombre en courant
et se dissimula derrière le vieux puits à moitié détruit. Tout
autour d’elle retentissaient des hurlements et des bruits de
pas.
- Trouvez-la ! Cette petite garce ne doit absolument pas
s’échapper! Et ramenez-la moi, morte ou vive !

Accroupie contre la pierre froide, Albane ferma
les yeux. Elle se recroquevilla sur elle-même en entendant les
intonations déterminées de cette voix si familière et en même temps
si lointaine. Ce n’était pas possible, c’était un
cauchemar ! Elle allait se réveiller ! Elle devait se réveiller
!
La jeune fille tremblait de froid, de peur et de
douleur. La douleur irradiait de tout son corps. Les larmes
roulaient sur ses joues, sans discontinuer. Quand tous les hommes
furent passés devant elle sans la voir, elle se leva, et en rasant
les murs, elle sortit de l’enceinte du manoir en tournant la
tête de tous côtés comme un animal aux abois. Les pensées se
bousculaient dans sa tête. Elle devait s’en sortir, pour
raconter tout ce qu’elle savait !
Le
pick-up garé devant la muraille réveilla son espoir. Elle grimpa à
l’intérieur. Mais son soulagement fut de courte durée : il
n’y avait pas de clé !
- Là ! Dans la Jeep ! hurla quelqu’un.
Albane reçut le faisceau d’une lampe
torche dans la figure. Un coup de feu retentit. La balle fracassa
le pare-brise avant du véhicule et les morceaux de verre se
répandirent sur les sièges avant.

La fugitive avait eu le
temps de se baisser, et elle se coula silencieusement hors du
pick-up. Malgré la douleur intense qu’elle ressentait, elle
se mit à courir vers l’obscurité rassurante de la nuit. Son
T-shirt déchiré et son bermuda étaient souillés de sang et ses
pieds nus entaillés par les bris de verre laissaient une empreinte
sombre sur le sol. Les poumons en feu, Albane essayait de courir le
plus vite possible mais ses forces déclinaient rapidement. Un
deuxième coup de fusil fut tiré, puis un troisième. Elle sentit un
trait de feu lui transpercer l’épaule. Elle se mordit les
lèvres pour ne pas hurler, trébucha et roula sur le sol. Elle se
redressa immédiatement, poussée en avant par son instinct de
survie.
« Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! »
répétait sans arrêt une petite voix lancinante, à l’intérieur
même de sa tête. Elle fit quelques pas avant de trébucher encore
une fois et tomba à genoux.
- C’est fini, ma petite Albane !
Devant elle venait d’apparaître la
silhouette familière de cet homme qui l’avait si odieusement
meurtrie. Tous les moments où elle lui avait fait une confiance
aveugle remontèrent à sa mémoire.

Elle étouffa un sanglot. Il se pencha vers elle, lui
caressant la joue tendrement.
- C’est vraiment dommage de devoir te tuer, ma petite
fille ! Tu as du cran, et de l’endurance, et un sacré courage
! Tu aurais nous seconder avec tellement d’efficacité ! Quel
dommage que tu aies refusé mon offre !
- Je t’en prie ! gémit-elle. Je t’en prie,
laisse-moi partir !
Elle essaya encore de s’enfuir et comme
pour jouer, il la laissa s’éloigner de quelques mètres avant
de la rattraper en riant.
- Tout beau ! Reste-là mon petit chat sauvage ! Où veux-tu
encore te sauver ? Nous sommes sur une île, sais-tu ?
L’homme tira de sa poche une fine
cordelette en Nylon et attacha les poignets de la jeune fille en
serrant bien les nœuds. Il fit la même chose pour ses
chevilles, puis l’attrapant sans ménagement, il la jeta comme
un sac sur son épaule.

Un hélicoptère attendait devant le vieux manoir. Il la
déposa brutalement sur le plancher avant de grimper à son tour à
bord de l’engin.
- Vas-y, Martin ! Décolle ! Tu vas jusqu’au milieu de
la baie. On va aller faire un petit tour au ras des flots, ma toute
belle ! lança-t-il à la jeune fille qui sanglotait, allongée sur le
sol.
- Ne me tue pas ! balbutiait-elle sans arrêt. Je t’en
supplie, ne me tue pas ! Je ferai tout ce que tu voudras ! Je te le
jure ! Je ne veux pas mourir !
- Et pourtant, ton dernier voyage va s’accomplir, ma
gentille petite fille. Je sais très bien que si je te laisse en vie
maintenant, tu dévoileras au grand jour tous mes projets, ce qui
n’arrangerait évidemment pas mes affaires ! C’est
pourquoi je suis obligé de te tuer pour garantir ton silence, pour
l’éternité. C’est bon, Martin ! cria-t-il au pilote.
Descends plus près de l’eau. Voilà, c’est parfait.
»
La jeune fille
réprima un haut-le-cœur.
« Noooon ! »

- Adieu Albane. Je suis désolé, mais je n’ai pas le
choix. J’aurai réellement adoré te garder près de moi encore
un peu, mais ne t’inquiète pas ! On se retrouvera peut-être
un jour, en enfer ! Je suis bon prince ! Je te laisse une
chance…
Avec un sourire narquois, il sortit un couteau
et trancha les liens de ses poignets avant de la soulever au-dessus
de sa tête.
- Sois maudit ! hurla la jeune fille lorsqu’il la
poussa vers le bord.
- Je le suis déjà depuis bien longtemps, petite chérie !
»
Elle ne put retenir un cri strident au moment où elle bascula
dans le vide. Lorsqu’elle toucha l’eau, la froideur de
l’océan la frappa de plein fouet. Avec l’énergie du
désespoir, elle remuait ses jambes et ses bras pour se maintenir à
la surface mais ses liens rendaient ses efforts inefficaces, et
l’engourdissement gagnait progressivement tous ses muscles.
L’eau glacée qui commençait à s’infiltrer dans ses
oreilles, sa bouche et son nez, alourdissait de plus en plus sa
chevelure dénouée. Elle sentait comme un poids qui l’attirait
vers le fond. Lorsqu’elle ne ressentit même plus la douleur
ni le froid, elle comprit que c’était la fin, que tout était
terminé. "Manny..."

Ce criminel
continuerait ses agissements dans l’ombre. Il resterait
impuni. Un voile noir descendit devant ses yeux, et elle perdit
connaissance tandis que ses mains agrippaient quelque chose qui
flottait à la surface.

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