
Partie 1 : Amnésie


« Oh ! Mario ! Qu’est-ce que tu fabriques? Tu
attends que le jour se lève, ou quoi?
Jonathan Fersen enjamba le plat-bord en haussant
les épaules. Comme chaque fois qu’il montait sur son bateau,
il laissa échapper un soupir de bien-être en allumant une
cigarette. Il repoussa la mèche brune qui retombait sur son front
volontaire et ses prunelles claires scrutèrent le ponton avec
insistance.
- Alors, tu arrives ?
La silhouette plus trapue de son ami déboucha
enfin sur le quai du port d’Erouan et Mario Scarpetta
embarqua à son tour en grommelant. Jonathan mit le moteur en marche
et le petit voilier quitta le port.
- Franchement Jon, tu ne crois pas que tu exagères un peu ? Me
faire lever à une heure du matin, tout ça pour faire des
prélèvements d’eau dans la baie ! Ça ne serait pas pareil en
plein jour peut-être !
- Arrête un peu de râler, tu veux ? Je t’ai déjà expliqué
environ vingt fois pourquoi l’obscurité est nécessaire
!
- Vas-tu enfin me dire en quoi, moi, pauvre flic ignorant, je peux
t’être utile ?
- Très facile ! C’est justement parce que tu es flic.
J’ai besoin d’un témoin officiel qui attestera que
l’eau prélevée provient bien de cette baie. J’ai la
ferme intuition qu’il se passe des trucs plutôt louches sur
l’île de Kervarech et qu’un petit malin déverse des
déchets polluants dans la baie, de nuit, comme ça le matin tout est
suffisamment dilué pour que ça passe inaperçu. »
Le policier leva les yeux au ciel en soupirant, et se demanda encore une fois pourquoi il essayait de lutter contre la volonté de son ami. Il connaissait le biologiste depuis le collège et il n’avait jamais réussi à avoir le dernier mot. Et il le soutenait dans toutes ses galères depuis plus de vingt ans.
- Je croyais que tu voulais arrêter de fumer ! lança-t-il
perfidement, pour se venger.
- Et bien, j’essaye ! grommela Jon en écrasant sa cigarette
d’un geste rageur.

« J’en étais
sûr ! »
Mario sursauta à l’exclamation de son ami qui brandissait un
poisson mort.
- Eh bien quoi ? C’est un poisson !
- Erreur, mon cher Mario ! Si mes
craintes se confirment, c’est une pièce à conviction. Ce
poisson n’est pas mort de vieillesse, j’en suis
persuadé ! Aide-moi à remplir mon stock d’éprouvettes,
s’il te plaît!"
Le policier leva les
yeux aux ciel une fois de plus.
Les
deux hommes travaillèrent silencieusement pendant près d’un
quart d’heure. Soudain, ils interrompirent leur geste. Un cri
strident venait de retentir dans la nuit et ils entendirent le
bruit de moteur d’un hélicoptère qui s’éloignait. Le
cri de terreur se répéta une seconde fois.
- Tu as entendu ? demanda Mario d’une voix blanche.
- On aurait dit un hurlement de frayeur. Ça venait de derrière
l’îlot, là-bas. On va voir ! De toute façon, j’y ai
laissé une bouée, qu’il faut que je récupère.
Joignant le geste à la parole, Jonathan relança
le moteur de son bateau et l’embarcation contourna rapidement
l’île de Kervarech. Mario, à l’avant, scrutait
attentivement la surface de l’eau.

- Stop ! cria-t-il. Regarde ça, Jonathan ! Ta bouée ! On
dirait que quelqu’un est accroché dessus.
Jonathan coupa les gaz à quelques mètres du
flotteur et rejoignit son ami à l’avant.
- Tenez bon ! cria-t-il. Oh, bon sang ! Il est en train de lâcher
prise !

Sans réfléchir, Jonathan plongea dans
l’eau glacée et agrippa la noyée par ses longs cheveux bruns
au moment où elle disparaissait sous les vagues. Il la tira vers la
surface et lui maintint le visage hors de l’eau tandis que
Mario approchait l’embarcation. Le policier se pencha et
attrapa le corps inerte par les épaules. Pendant qu’il le
hissait sur le bateau, Jonathan grimpait à son tour.
- Respire-t-elle encore ?
- Je ne sais pas !
- Pousse-toi !

Jonathan s’agenouilla près de la tête de
la jeune femme et posa son oreille près de sa bouche. Il ne sentit
rien mais le cœur battait encore. Il lui tira la tête en
arrière et commença à lui faire du bouche-à-bouche. Au bout de
quelques secondes, les fonctions respiratoires reprirent, et la
rescapée recracha toute l’eau qu’elle avait avalée,
sans néanmoins reprendre connaissance.
- Pourquoi elle ne se réveille pas ? demanda Mario.
- Son cœur bat très lentement, je pense qu’elle est en
hypothermie. Surveille-la. Je vais chercher une couverture pour la
réchauffer. Vains dieux ! C’est bien une bonne femme !
Prendre un bain de minuit seule au milieu de la baie !
s’exclama-t-il d’un air dégoûté.

Lorsqu’il revint, Mario avait
l’air préoccupé.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Je crois que tu as parlé trop vite, Jon ! Cette pauvre fille ne
s’est pas trouvée volontairement dans cette position. On a
voulu la tuer !
- Quoi ? s’étrangla le biologiste.
- Tu n’as pas remarqué qu’elle avait le visage en sang?
Elle avait les chevilles ligotées, Jonathan! En plus elle a une
balle dans l'arrière de l’épaule !
Il lui montra du doigt les morceaux de corde qui
traînaient sur le pont.
- Nom de Dieu ! Ramène-nous au village, Mario ! Et appelle le
Doc’ par radio ! Dis-lui de nous rejoindre chez moi ! »
Tandis que Mario s’exécutait, Jonathan
enleva les vêtements mouillés de la jeune fille et
l’enveloppa dans un grand drap de bain pour la sécher. Son
cœur se serra à la vue de son corps meurtri et blessé, et il
se mordit les lèvres pour ne pas crier. Il la frictionna pendant
plusieurs minutes jusqu’à ce qu’un frisson la parcoure,
prouvant qu’elle reprenait enfin connaissance. Elle se mit à
délirer et à gémir, recroquevillée sur elle-même, sans pour autant
se réveiller tout à fait.

« Manny ! Aide-moi ! J’ai mal ! Pardon ! Manny ! Oh ! Je
t’en prie ! Ne me fais pas de mal ! Manny ! Manny !
»
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